Philippe Starck : « la question fondamentale, c’est la décroissance positive »

Icône design, maître de l’objet utile et beau, Philippe Starck est aujourd’hui engagé dans le combat pour sauver la planète. Bien au-delà du design, il prône une nouvelle façon de produire, de consommer et de s’entraider entre humains. Il vient de présenter à Bordeaux le premier prototype du Pibal, le vélo-patinette conçu pour la ville et fabriqué par Peugeot.

C’est de retour de Florence où il donnait uneconférence sur la décroissance positive que Philippe Starck trouve un peu de temps pour répondre à nos questions. Car si ce maître du design de ces 30 dernières années dessine toujours tout azimuts –une cantine chic aux Puces de Saint-Ouen, un nouveau Mama Shelter à Lyon, un Laguiole relooké, etc-, il s’investit désormais de plus en plus dans l’écologie et l’avenir de la planète, proposant coup sur coup la voiture électrique Volteis V, le vélo urbain Pilab avec Peugeot ou les maisons D.E.A.R.S ( Democratic Ecological Architecture with Riko by Starck). « J’ai passé 30 ans à développer mon idée du « design démocratique » car à l’époque le design était réservé à une élite et j’ai toujours trouvé l’élitisme vulgaire » raconte Philippe Starck. « Le Design Démocratique consistait à monter en qualité, descendre en prix et le rendre accessible au maximum de gens. La bataille est aujourd’hui gagnée. Quasiment tout le monde peut avoir accès à un meuble ou un objet de bonne qualité et ergonomique. Je suis donc passé à une autre bataille consistant à appliquer à l’écologie, problème majeur de notre époque, les mêmes principes : hausse de la qualité, baisse du tarif et accès facile ». Brillant et pertinent, ce visionnaire dessine les contours du monde futur, entre optimisme et inquiétude. Et appelle les humains à enfin se mettre au travail…

 Pourquoi l’énergie est-elle particulièrement au centre de votre réflexion ?

J’ai été l’un des premiers à me secouer les neurones sur les problèmes de la planète mais, d’ordre général les résultats sont consternants. Tout ce qui a été fait depuis 20 ans n’arrivera peut être finalement qu’à répondre pour 5 à 10% au problème énergétique mondial. Tout le monde sait comment sauver de l’énergie, en prenant par exemple une douche plutôt qu’un bain, mais personne ne sait comment en créer. C’est ce qui m’intéresse à travers par exemple les éoliennes individuelles que j’ai crées avec Pramac. Elles sont très faciles d’utilisations deux fois moins chères que les éoliennes classiques et tellement belles qu’elles en deviennent des objets de désir. C’est le ticket d’entrée pour faire partie de la grande guerre de la production d’énergie alternative et en être fier. Nous sommes arrivés à un stade où notre terre ne peut plus se permettre les mêmes gâchis, les mêmes productions que jusqu’à présent. Le constat est triste et s’impose donc à nous la question fondamentale et qui est un paradoxe d’une « décroissance positive ».

Qui est très différente de la « décroissance négative » ?

Une décroissance négative n’est pas souhaitable. Cela reviendrait à couper les robinets de la production et à attendre que cela aille mieux. De plus, l’homme étant intelligent et d’une extraordinaire créativité, il ne saurait pas ne plus rien inventer, ne plus rien faire, voire régresser, car notre civilisation repose sur le progrès.  Je prône donc une « décroissance positive » qui est un moment d’aplatissement de la courbe de production, un moment de repos où cette courbe est plus douce, voire plate, permanente ou temporaire en fonction de notre travail. C’est une notion assez paradoxale et je n’ai aucune idée de la façon dont nous pouvons y parvenir. Je ne vois pas non plus de propositions dans ce sens. Je n’attends rien des politiques qui sont trop occupés à garder leur pouvoir et qui ne comprennent pas les problèmes mondiaux. En fait, j’aimerai entendre les scientifiques car ce sont eux qui ont la clé.

C’est la science qui nous sauvera ?

Elle a toujours été en avance sur nos besoins. Quand nous en avions besoin elle était prête à fournir à l’homme des solutions. Mais aujourd’hui, pour la première fois, la science est théoriquement en avance mais dans la pratique est en retard par rapport à nos urgences.  Prenons l’exemple de l’énergie, du nucléaire plus précisément. Nous voyons bien que nous ne pouvons pas continuer avec la fission nucléaire. Nous ne savons pas bien la réaliser, elle est dangereuse et pourtant les autorités ne veulent pas la remettre en cause. La fission nucléaire avait été préférée à la fusion nucléaire il y a 60 ans car elle permettait d’obtenir le matériel nécessaire à la confection de la bombe atomique ce qui n’est pas le cas de la fusion nucléaire. Or celle-ci, tout comme la fusion froide, est une source d’énergie infinie, non polluante, et que nous savons très bien réaliser en laboratoire, mais il nous faut attendre encore 50 ans avant qu’elle soit applicable. Et c’est écart, entre la théorie et l application pratique qui peut nous être fatal.

La solution au problème énergétique de la planète existe donc, c’est une bonne nouvelle ?

Oui mais les scientifiques demandent encore 50 ans pour une application pratique, hors des laboratoires. Nous avons un trou de quelques décennies entre le début de la fin du pétrole – fin déjà commencée- et l’avènement de la fusion nucléaire. Nous sommes donc dans un mode de destruction de notre planète et le temps que nous mettions en place les solutions non destructives, avec le retard que l’on a pris, nos enfants n’auront pas la vie que nous avons vécue et ne verront pas les mêmes choses que nous. Il est certain qu’avec notre génie humain nous allons trouver la solution, le tout est de savoir quand ?

En attendant, les pays émergents comme la Chine ou l’Inde se préoccupent bien plus de leur développement économique, polluant par nature, que de l’écologie ?

Ce désir est normal. Nous ne pouvons pas demander à des peuples qui ont rêvés de notre mode de vie de ne pas y accéder. Cependant, les cycles de compréhension sont aujourd’hui très courts et ces peuples comprennent déjà les causes de la faillite de la civilisation occidentale et choisissent des solutions radicales. Le Pékin moderne est né il y a 15 ans, le Pékin pollué il y a 5 ans et d’ici un an Pékin sera la première ville sans voitures à énergie fossile.

La voiture électrique est une bonne solution, non ?

Il serait surtout temps de sortir du 19ème siècle, celui de la mécanique, et du 20ème, celui de la technologie, pour rentrer dans le 21ème, celui de l’humain. L’automobile est une invention très intelligente mais son usage idiot l’a rendue périmée. Une voiture promène généralement du vide : 1 seule personne pour moins de 5km à parcourir. Cela pourrait parfaitement être fait à pied, à vélo, en tramway ou en métro. Pour des distances supérieures et pour transporter 5 personnes ou des paquets volumineux, pourquoi pas. Mais au delà de 150 kms, il y a le train et au delà de 700kms, l’avion. Nous pourrions très bien nous passer de 90% du parc automobile.

En Occident, avec la crise, l’écologie n’est-elle pas passée au second plan, un peu comme un luxe qu’on ne peut pas s’offrir ?

Il est en effet délicat  de demander à des gens profondément malheureux, désemparés, et qui sont en train de sombrer dans la pauvreté, de faire attention à ne pas jeter leur papier gras dans la forêt. Il faut mettre l’attelage dans le bon sens et s’occuper déjà des grands malheurs urgents des humains et vous verrez que s’intégreront alors les problématiques écologiques et les solutions qui vont avec. Des gens meurent aujourd’hui car ils n’ont pas d’eau, ou de l eau sale ou trop d’eau, ce qui nous ramène à la question du partage de cette ressource, de son traitement, du réchauffement climatique, etc. En prenant chaque sujet sous l’angle humain, on en arrive forcément à traiter les problèmes de l’écologie. Avant d’être ami avec la nature, il faudrait être ami avec l’humain.

Pour conclure, êtes-vous optimiste pour la suite ?

Totalement ! Depuis son origine, la courbe de l’évolution de l’Homme est extraordinairement positive. Il n’y a aucune raison d’être pessimiste mais dans l’Histoire Humaine il y a des moments plus agréables que d’autres, plus lumineux que sombres. La il faut se mettre au boulot très très sérieusement. Pour l’instant nous faisons l’autruche…

« Je suis un fantôme ultra-moderne » 

Eternel globe-trotter, sollicité aux quatre coins du monde, Philippe Starck mène une vie un peu particulière. « Je vis majoritairement dans les airs, dans des avions» raconte le designer qui en prend au moins deux fois par jour. «C’est  un lieu de solitude et de recueillement qui n’est certes pas excellent pour la vie sociale mais assez bon pour réfléchir tranquillement ». Une fois au sol, Philippe Starck fuit les villes et leurs distractions qu’il n’aime pas. « Je vis comme un moine moderne, toujours travaillant, dans des « milieux de nulle part » » poursuit-il. « Alors j’ai une petite collection de nulle part : une exploitation d’huitres sur une petite ile du bassin d’Arcachon avec une cabane sans électricité, une petite maison sur l’île de Burano au milieu des pêcheurs, une autre sur l’île de Formentera et sinon dans des chambres d’hôtels ». Une vie hors du système et des courants de pensées dominants qui lui permet de développer une pensée originale, rebelle et subversive. « Je travaille seul sans être influencé par quoi que ce soit et d’assumer ainsi ma créativité » conclut Starck « Avec ma femme Jasmine on vit un amour fusionnel et on ne se quitte pas une seconde mais nous sommes des fantômes passant d’un non-endroit à un autre. Mais il y en a certains que j’aime beaucoup ».

 (avril 2012)

 

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