Le musée Galliera renaît avec Azzedine Alaïa

alaia-patrick-demarchelier

 

Historien de la mode et directeur du musée Galliera, Olivier Saillard livre, non sans humour, sans vision de l’Homme, à quelques jours de la réouverture du musée de la mode.

Le musée Galliera rouvre ses portes le 25 septembre, après 3 ans de travaux de rénovation, avec une rétrospective Azzedine Alaïa. Côté mode masculine, rien dans les deux ans à venir. Comment cela se fait-il ?

Nous avons une collection importante de vêtements masculins. Pour le 18ème siècle, elle est même plus importante que la collection femme. Mais l’Homme n’est pas la priorité. Il faut être lucide, les expositions sur la mode masculine séduisent moins. Curieusement, un homme accompagnera plus volontiers sa femme voir une expo de robes de soirées Dior que d’aller visiter une expo spécifiquement masculine. Nous réfléchissons toutefois à une grande exposition en juin 2014 à Florence, à l’occasion du Pitti Uomo , le grand salon de la mode masculine.

olivier_saillard_3247_north_382xCes dernières années, le marché de la mode homme a pris une importance grandissante. Comment analysez-vous ce phénomène ?

Cet essor est à mettre en parallèle avec l’utilisation du sac à main par l’homme. Il y a 10 ans, aucun n’en portait pour aller travailler. Et si tel était le cas, c’était franchement ridicule et laid. Et puis, soudainement, le sac à main pour homme s’est complètement vulgarisé ! Les gens en ont eu besoin pour transporter leurs ordinateurs portables. Autre élément d’importance qui a joué, le succès de Dior Homme sous la houlette d’Hedi Slimane. Dior Homme a identifié pour une nouvelle génération de trentenaire une mode décrispée. Chez les créateurs, il y a désormais une vraie appétence pour ce secteur alors qu’auparavant, aimer la mode masculine vous valait vite d’être taxé d’homosexuel. La société a dépassé cela. Tous ces facteurs expliquent le boum du marché masculin.

Comment les marques ont-elles répondu à cette nouvelle demande ?

La stratégie des marques n’est pas de répondre à une demande mais de susciter cette demande ! Les gens ne savent pas demander, ils réclament ce qu’ils voient. Pour développer et renouveler cette demande, c’est le même principe depuis les années 50 qui est appliqué chez l’Homme comme chez la Femme : on annule la proposition de l’année précédente pour en proposer une autre ! Cela produit un renouvellement insensé des collections car si l’on observe les lames de fond de la mode depuis 10 ans, on constate que la demande n’a pas fondamentalement changé. Le Slim est à la mode depuis 5 ans mais il lui en a 10 pour l’imposer. Même chose chez la femme où une nouvelle silhouette ne s’impose qu’en plusieurs années aussi.

Mais les jeunes hommes sont également plus soucieux de leur apparence et plus grand consommateurs de produits de beauté ?

Effectivement, pour la génération qui a aujourd’hui autour de 70 ans, c’était la femme qui choisissait comment son mari s’habillait. Aujourd’hui c’est inimaginable ! Sauf à vouloir embêter son mari (rires) ! Les mentalités ont changé et il est devenu naturelle pour les nouvelles générations de choisir son vestiaire sans passer pour maniérée. Elles ont également pris conscience de l’importance de l’apparence dans une société de l’image ou il faut être jeune et beau, pour être dans le coup. Regardez la multiplication des émissions de relooking à la télévision ! Enfin, l’empire des marques a bien travaillé pour développer le marché de la mode masculine ! La machine à consommer a matraqué les jeunes sur cette thématique. Pour un homme, acheter un sac à main n’était pas acquis mentalement. Il a fallu ce travail du marché. Le résultat est que dans la rue on remarque beaucoup d’effets d’allure chez les jeunes hommes et c’est réjouissant !

L’aura des marques est-il aussi important chez l’Homme que chez la Femme ?

C’est exactement la même chose ! Le pouvoir du logo est aussi fort chez l’homme que chez la femme. Regardez le nombre étonnant de garçons qui portent -et le montrent- du Gucci, du Prada ou du Louis Vuitton. On en voit partout ! On proposerait à ces hommes les mêmes produits mais non-griffées, même mieux fabriquées, ils ne les porteraient pas !

De tout temps, le vêtement a été un moyen de se valoriser…

Bien sur! L’habit raconte sa promotion sociale, son pouvoir d’achat, son identité économique et sexuelle rêvée. Tout le monde porte son petit logo, sa petite griffe. Dolce & Gabbana est par exemple un succès extraordinaire chez les hommes. La marque est l’une des toutes premières qu’un jeune va s’offrir. Elle agit comme un produit d’appel et, du coup, elle est énorme !

Le corps de l’Homme a-t-il changé ?

Jusque dans les années 80, l’homme était soit androgyne, soit hyper-musclé. Aujourd’hui, il y a beaucoup plus de diversité physique, plus de légèreté. Le biceps reste très présent mais les hyper-musclés sont devenus l’équivalent des Bimbos au masculin ! (rires). Il y a malheureusement de l’obésité en France mais tous les garçons font attention à leur corps, particulièrement au ventre qui est l’équivalent chez l’homme de la culotte de cheval chez la femme ! Les hommes subissant aussi la dictature de la mode et de la beauté, ils font plus de sport qu’autrefois. Tous les costumes s’étant « fités » sous la silhouette Slimane, ils doivent être plus affûtés.

Le cheveu est également devenu une préoccupation majeure ?

Oui. C’est curieux cette façon dont tout le monde a surinvesti le cheveu ! Résultat,  tous les jeunes hommes ressemblent à des candidats de télé-réalité. Ils ont le sentiment d’être unique, singulier, alors qu’ils se sont standardisés comme le démontre la mode hipster.

L’influence des stars est-elle aussi forte dans l’univers masculin que chez les femmes ?

Les rappeurs, certains acteurs, les jeunes de télé realité ont une influence mais cela ne se pas de la même manière que chez les filles. Les hommes sont moins groupies. Mais ils ont eux aussi leurs icônes ; les sportifs en premier lieu puis les rock stars. David Beckham est une « enseigne » de mode à lui tout seul !

musee_galliera_de_la_mode_paris_

Quels sont les créateurs qui font la mode masculine aujourd’hui ?

J’aime bien Lucas Ossendrijver chez Lanvin Homme. Apres Hedi Slimane, c’est lui qui conduit la mode masculine « ailleurs ». C’est plus décontracté et moins près du corps mais fluide, ce qui est bien aussi car tout le monde ne peut pas porter du slim. J’ai aimé le travail de Martin Margiela qui avait inventé une forme d’anonymat et de basic chic contemporain. J’apprécie aussi Dries Van Noten qui ne tombe jamais dans l’importable. Enfin, j’adore ce que fait Véronique Nichalian chez Hermès depuis 25 ans. Elle a réussit à faire ce que les créateurs de mode féminine n’ont pas su ou pu faire : des créations qui ne se démodent pas d’une année sur l’autre et se mélangent harmonieusement. Elle est un modèle pour les autres !

Quand on regarde les défilés homme, se pose toujours la question du portable/pas portable. Vrai ou faux débat ?

Un défilé n’est pas forcement fait pour montrer des vêtements destinés à la vente tels quels. Ils sont présentés pour faire évoluer un cycle de création et ensuite en boutique le consommateur trouvera une proposition plus « réelle ». Si l’on faisait défiler des produits boutique ce serait ennuyeux. Moi, j’aime bien les créateurs qui poussent le curseur pour montrer qu’il existe d’autres options. Ils en font réfléchir d’autres  qui vont digérer leurs idées et les décliner de façon portables. Maintenant, il est vrai aussi chez l’homme, sorti d’un certain vocabulaire, cela devient vite importable. Plus que chez la Femme.

Les jupes pour hommes de Jean-Paul Gaultier,  20 ans après, n’ont toujours pas prise…

Gaultier a conduit des créateurs comme Dolce&Gabanna ou Disquared vers des propositions que lui-même avait faites de manière spontanée, joyeuse et sauvage plusieurs années auparavant. Il a ouvert un marché de mode même si ensuite certaines choses se sont vérifiées et d’autres pas. Il a participé à faire évoluer les mentalités.

Dans un autre registre, le chic britannique reste-t-il un must ?

Dans l’inconscient masculin, le tailleur anglais est irrésistible. Paul Smith est ainsi une très grande réussite. Avec son petit twist en plus, les garçons se savent élégants sans avoir l’impression de s’habiller comme leur père.

La série Mad Men a imposé une esthétique vintage très présente ?

Alors là, c est une vraie vague ! Il existe une vraie nostalgie de cette époque où les hommes étaient bien peignés et bien habillés, comme chez les filles d’ailleurs. Mais, vous voyez, Mad Men, le tailleur anglais, les créateurs, les hipsters : il existe beaucoup de propositions, très variées, dans l’univers masculin. Et l’on voit beaucoup de beaux jeunes hommes dans la rue. Il y a du raffinement dans l’air !

L’homme est enfin devenu une femme comme les autres ?

(Rires) Le marché masculin est encore plus sensible à la fragilité économique que le marché féminin. Hormis quelques créateurs qui présentent des défilés hors -portabilité, la plupart a la tête sur les épaules et sait qu’ils doivent vendre en boutique. C’est la force de certaines marques : elles fondent leurs vente sur le vetement plus que sur l’accessoire. Et donc le risque pour les nouvelles maisons : laisser l’entreprise commerciale prendre trop le dessus. Il serait dommage de que la mode masculine devienne ce qu’est la mode féminine, c’est à dire un marché d’accessoires, de sacs et de parfums.

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s