Christine and the Queens : « Je devrais faire une psychanalyse ! »

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Si 2014 fut l’année de Stromae, 2015 est sans nul doute celle de Christine and the Queens. A quelques mois d’intervalle, la chanson francophone livre ainsi deux personnalités singulières, aux univers artistiques plus large que leur seule musique. Que Christine and the Queens, Héloïse Letissier de son vrai nom, est l’invitée de la grande interview de ce numero de Life, magazine éminemment masculin, n’est qu’une demi-surprise. A 27 ans, la nantaise s’est créé un personnage ambigu, fille en costume rêvant d’être un homme, inspiré de la liberté transgressive des dragqueens. Des « muses » qui ont révélé Christine à Héloïse et lui ont permis de laisser s’exprimer l’artiste originale et différente qui sommeillait en elle. Portés par une electro-pop léchée, les textes de Christine and the Queens sont aux antipodes de ceux, sucrés et triviaux, des stars de la pop mondiale. La danse couronne la performance scénique d’une artiste récompensée deux fois aux Victoires de la Musique (artiste feminine et video-clip de l’année) et dont 300 000 personnes ont acheté l’album Chaleur Humaine, un exploit dans ces temps de piratage massif de la musique. Rencontre avec Christine, reine de la fantaisie, à quelques jours de son concert au Festival Paleo, en Suisse.

Si je devais conseiller à quelqu’un de venir vous voir sur scène, je lui dirais que c’est véritablement là que le projet Christine and the queens -chant, danse et théâtre- prend toute sa dimension, n’est-ce pas ?
J’ai effectivement toujours vu le concert comme le moment de vérité, celui de faire vivre l’univers de Christine and the Queens dans sa totalité. C’est l’aboutissement du disque et des clips, et si le spectateur, à la fin, a le sentiment d’avoir vu un spectacle complet, alors j’ai gagné. J’aime énormément la scène pour ce coté performance, très vivante, que l’album n’a pas forcément.

Comment vivez-vous et expliquez vous le phénomène autour de vous, cette ascension fulgurante, cet engouement du public ?
Très sincèrement, je ne sais pas (sourire). Quand j’ai achevé Chaleur Humaine je n’espérais pas, par exemple, de passage radio. Je me disais qu’avec un peu de chance, l’univers et le personnage de Christine seraient compris et que j’aurai donc un petit succès qui me permettrait de faire un deuxième album. Aussi, tout ce qui se passe est très joli et me touche beaucoup car je n’ai pas fait de compromis artistique ni essayer de fabriquer des hits. Je voulais juste faire l’album dont j’avais envie.

Vous êtes une artiste en marge et pourtant vous parvenez à toucher un très large public. Plus étonnant encore, vous réussissez l’exploit, musicalement, de marier Christophe et Kanye West !

Ma musique et mes textes ne sont effectivement pas toujours immédiats, ils demandent à être apprivoisées. En même temps j’ai pensé cet album en liant des références très différentes, aussi commerciales que Michael Jackson ou pointues que certains groupes électro. Reprendre Paradis Perdus de Christophe en y ajoutant du Kanye West dans le refrain peut sembler sacrilège mais je ne trouve pas que ce soit des artistes si éloignés l’un de l’autre : ce sont des audacieux, des esthètes, des gens qui se répondent. J’ai aussi beaucoup le Gainsbourg époque Gainsbarre, la période déglinguée. Il y avait quelque chose dans Gainsbarre qui relevait de la haine de soi et que je trouve hyper poignante… Je citerai aussi Bashung dans mes références. Les français que j’aime sont des gens qui ne sont pas dans des cases, ils sont libres. Ces références sont populaires. Le personnage de Christine suscite également beaucoup d’empathie, les gens se projettent en elle et me le disent après les concerts. Enfin, la danse aide aussi à rendre le projet accessible. Reste quelque chose de mystérieux dans le succès, quelque chose qui nous échappe, qu’on ne maitrise pas et c’est tant mieux. Ainsi, il n’existe pas de « recette » du succès.

Christine

En revanche, vous maîtrisez parfaitement votre image avec notamment des clips particulièrement originaux et soignés.

L’image est hyper importante aujourd’hui, particulièrement dans la pop. Mais c’est quelque chose qui m’a toujours travaillé. A 18 ans je rêvais de mise en scène, j’étais déjà dans le travail de l’image, de l’esthétique. Je participe à la direction artistique de mes clips et ca m’enthousiasme. J’ai des idées très précises de ce que je veux. L’image, c’est une autre façon de raconter une histoire. Je ne suis par armé techniquement pour le faire mais j’aimerai réaliser un jour.

Ce succès il vous porte mais est-ce qu’il vous angoisse aussi ? Avez vous peur que tout s’arrête ?

Forcement. Le succès n’est jamais acquis. Mais pour l’instant il n’est pas vraiment angoissant car je le vis et le savoure pleinement. Je suis d’un naturel plutôt pessimiste donc j’essaie d’en profiter le plus possible et d’oser des choses plus audacieuses pour le second album. De toute façon, être obsédé par l’idée de réitérer un tel succès est a mon avis la meilleure manière de se rater.

Votre histoire c’est d’abord celle d’une transformation, thème important dans votre travail. En 2010, Héloïse Letissier sage élève à Normale Sup Lyon, devient Christine, pop star transgressive, à l’issue de « vacances dépressives », pour reprendre vos termes, à Londres. Racontez nous ce tournant de votre vie…

Comme beaucoup d’autres gens, j’ai traversé une crise existentielle. A l’époque, rien n’allait dans ma vie : terrible déception amoureuse, j’en passe et des meilleures encore. Bref, je suis alors partie en vacances à Londres, une ville où j’ai toujours ressentie une énergie qui me faisait du bien. Je cherchais aussi probablement, à provoquer, à trouver quelque chose. Et là, un soir, je fais une rencontre capitale : les dragqueens du cabaret Madame Jojo’s. Sans cela je ne me serai jamais mise à chanter. Il s’est produit quelque chose de l’ordre de la désinhibition et j’ai accepté que mon envie première n’était pas de continuer à étudier mais de créer. J’avais un parcours littéraire mais jamais loin de la création avec des études de théâtre et de mise en scène. En fait, je tournais autour du pot ! J’avais très envie d’être artiste mais je ne me l’autorisais pas, peut être parce que je ne m’en sentais pas capable. Rencontrer les performers que sont les dragqueens a été un déclic. Elles m’ont montré qu’on pouvait être soi et j’ai réussi à me détacher du regard des autres et a enfin m’exprimer moi même.

Votre milieu familial, votre éducation ou les attentes placées en vous vous bloquait jusque-là ?
Pas du tout ! Ce qui est très curieux c’est que mes parents avaient compris mon désir intérieur bien avant moi. Bizarrement, c’est moi qui ne m’autorisais pas à être ce que je suis. Très jeune, j’écrivais des pièces de théâtre et des nouvelles et ma mère avait compris que je voulais être dans la création, dans l’écriture, dans la rêverie. Mes parents étaient donc tres contents quand j’ai commencé à chanter. J’avais repris des couleurs en me trouvant ! Avant, j’étais dans une démarche de perfection un peu morbide. Je n’ai pas fait de psychanalyse mais je devrais pour comprendre tout ca !

Vous inventez alors Christine, un personnage qui ne se laisse pas enfermer dans un genre, masculin ou féminin. Quelle est son identité ?
Christine est la traduction concrète de l’une de mes obsessions : le genre. J’ai toujours été intéressé par la question du genre au sens où, pour moi, très jeune, j’ai pensé que c’était une construction sociale. Je n’ai jamais eu un rapport évident à mon genre a moi. Je sais que je suis une fille mais cela ne m’a jamais semblé évident de savoir ce que c’était que d’être une fille, comment être une fille et pourquoi être une fille. Je regardais beaucoup la façon dont les gens se comportaient en société. Par exemple, j’ai toujours été intrigué par le fait que les garçons prennent une grosse voix virile pour parler au téléphone ! Toutes ces petites façons d’exister, ces codes, masculins ou féminins, que les travestis savent reprendre dans une subversion totale. Davis Bowie et Michael Jackson aussi, en étant dans des parodies du genre. Cela en faisait des extraterrestres aux yeux du monde. Mon personnage de Christine est ainsi, en suspension. Je ne suis pas androgyne dans le sens ou je reste une fille mais je joue aussi au garçon.

La chanson It, qui ouvre l’album sur ce thème, est bien le manifeste de Christine and the Queens ?
It pose le décor, le personnage et une certaine problématique : celle de pouvoir échapper a soi-même. La chanson est un dialogue entre moi, qui ne cesse de répéter « je suis un mec », et les chœurs qui me répondent que je suis une menteuse. Christine est un personnage un peu maladroit qui n’est jamais dans la réalisation totale de soi. C’est un personnage qui peut tomber, ne pas tenir jusqu’au bout sa promesse.

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Vous avez déclaré ne jamais vouloir être maman. Et être papa ?
C’est intéressant (rires) Non je suis désolé, je sais que c’est mal vu par la société, mais non toujours pas. Je suis angoisse par l’idée d’avoir des enfants, même si je trouve ca très beau. On verra bien…

Votre combat, c’est la tolérance et l’acceptation de la différence ?
C’est le fil rouge du projet et de moi-même. D’ailleurs, je me pose de plus en plus de questions sur la notion d’artiste engagé. Je ne me vois pas vivre déconnecté de la réalité. Ca fait partie de moi, de mon travail.

Comment va évoluer Christine pour le 2eme album ?
Je suis en train d’écrire les chansons et je sais ou je veux emmener le personnage. C’est encore un peu tôt pour en parler mais l’objectif est de faire un album plus pêchu, plus funky, plus libidineux. Je trouve Chaleur humaine très beau. C’est un disque d’adolescence, il a une douceur qui m’a presque surprise. Je ne pensais pas être si douce.

Effectivement vous avez déclaré :“Je crois que si je ne faisais pas un truc artistique, j’irais casser la gueule à des gens.” Violente Christine ?                                                                                    (rires) Ce que je voulais dire c’est qu’il y a quelque chose d’assez viscérale en moi qui a besoin de s’exprimer, de s’extérioriser. Quand je ne donne pas de concert, quand je n’écris pas, je ne suis pas bien. C’est vital pour moi et donc violent dans ce sens la.

Verra-t-on un jour les Queens sur scène avec vous ?
Ce serait fortiche ! Madame JoJo’s a fermé mais nous sommes toujours en contact avec les filles alors je ne sais pas. Mais si elles montent sur scène j’ai peur que plus personne ne me regarde tellement elles sont charismatiques! (rires)

Finalement votre travail apparait tellement parfait et intelligent qu’on se demande où est la faille ?
Mais j’en ai plein !(rires) Je pense que ma plus grande qualité est aussi une faille possible : cette envie de trop vouloir me dépasser. Cette envie de perfection, à un moment de ma vie, m’a carrément brisée. Christine est un personnage qui m’aide sur ce point. Elle ramène du désordre. Sans elle j’aurai par exemple envie de ne jamais déplaire a personne et je pourrai donc me censurer, ne pas faire de vague. Avec Christine j’ai trouvé une technique pour rester audacieuse et courageuse. C’est un dialogue permanent entre elle et moi.

Un peu schizo tout ca non ?
(rires) Carrément !

Philippe Latil pour Life

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