Christian Lacroix : « La mode est peut-être devenue un spectacle que l’on ne consomme pas »

christian_lacroix_ret.1d408aa7Pour sa première saison a la tète de la Comédie Française, Eric Ruf mettra lui même en scène un Romeo et Juliette dont vous réalisez les costumes. Vous aviez déjà créé les costumes de cette même pièce pour l’Opéra Comique en 1989. Quelle est la différence cette fois ci ?
Le Roméo et Juliette de l’opéra comique était un opéra contemporain de Pascal Dusapin mis en scène par Ludovic Lagarde. il a été effectivement créé en 1989 à Montpellier, mais je n’en ai fait les costumes qu’à la reprise de Favart en 2008. Rien à voir avec shakespeare ou si peu. Le propos de dusapin, olivier cadiot, auteur du livret et ludovic était tout autre. Rien à voir non plus avec éric ruf et l’original. Reprendre quoi que ce soit d’une production pour une autre, surtout s’agissant de deux metteurs en scène aussi différents n’aurait aucun intérêt et friserait même la malhonnêteté !!!
Comment avez vous travaille ? Quelle été votre inspiration ?
Lorsque je suis costumier je ne me considère pas du tout comme seul maître à bord mais bel et bien au service du spectacle, mon rôle étant de simplement illustrer l’imaginaire du metteur en scène ou du chorégraphe, que j’écoute me parler de ses intentions pendant des heures et des jours avant de leur proposer, d’abord, des images, des photos, des tonnes de documentation me semblant correspondre à ce qu’ils m’ont raconté du projet. Puis on affine le tir, on choisit des directions parmi ces documents et je me mets à dessiner les maquettes définitives. Mon inspiration n’est donc que le reflet de celle d’Eric Ruf. Ce sera un Romeo et Juliette plutôt inattendu, sans velours Renaissance, ni falbalas, sans tous les atours classiques que l’on peut imaginer. Ce n’est pas tout à fait contemporain non plus. j’ai envie de vous laisser la surprise. Disons que c’est une version de la pièce où vérone serait située bien plus au sud de l’italie ou même dans les balkans, quelque part dans la première moitié du xxéme siècle. C’est un plaisir sans borne que d’être ainsi au service d’êtres aussi lumineux et inspirés/inspirants qu’Eric. Nous avions déjà travaillé ensemble sur son « peer gynt » qui reste un de mes plus beaux souvenirs de théâtre et sa confiance m’honore, m’encourage.
Vous avez déclaré : «j’ai toujours aimé reproduire des atmosphères, des époques. Depuis l’âge de 7 ans, je peux dire que je saisis les occasions de remonter le temps. Une légère pathologie…  » Dessiner des costumes c’est donc renouer avec votre enfance ?
Pas seulement renouer avec l’enfance mais la prolonger, être digne de l’enfant que j’ai été en tenant la promesse qu’il s’était faite, en réalisant son projet qui n’était alors qu’un fantasme. Mais lorsqu’on a une passion aussi irrépressible ainsi chevillée aux tripes, si profondément, elle ne peut qu’advenir. C’est une grande chance je trouve, pour un adulte, un grand bonheur, un privilège même, que de pouvoir se retourner vers celui que l’on a été cinquante ou soixante ans auparavant et pouvoir le regarder dans les yeux sans avoir trahi ses rêves.


Vous décorez aussi beaucoup de lieux, des hôtels comme dernièrement l’Hôtel Jules César a Arles ou l’Hôtel Antoine à Paris. Que vous apporte cette activité, à quelle passion répond-elle ?
Les hôtels sont pour moi des lieux de théâtre, un théâtre intime, un lieu de passage qui n’est jamais anodin, qu’on soit là pour le plaisir, le travail ou l’amour etc. Je voulais aussi être décorateur, créer les décors de mes costumes, ce qui ne m’est arrivé que très peu souvent, à l’opéra garnier et à l’opéra de vienne, et devrait se reproduire dans les saisons à venir. Mon nouveau métier, je m’en suis rendu compte lorsqu’à la fin de la maison de couture j’ai multiplié des projets comme les tramways de montpellier et leurs abris ou les cinémas gaumont, les hôtels donc, les expositions ,etc est celui de scénographe, un scénographe de la vie quotidienne, créant des décors pour tous, pour la rue, des lieux de passage à rendre un peu plus ludiques, agréables, moins grisailleux. Apporter le même soin à ces espaces publics que j’en apportais à une collection de haute-couture.
XCLX, votre société, est aujourd’hui une entreprise de design finalement ? Jusqu’ou avez vous envie d’aller dans cette direction (lieux, objets etc) ? De quoi rêvez vous de vous occupez ?
J’ai fait quelques meubles et compte bien continuer. Je viens, cet été, de décorer des céramiques, des pièces uniques, dont certaines sont proposées dans la nouvelle boutique de la RMM (réunion des musées nationaux) de la rue de thorigny. J’ai fait des tapis, des moquettes, quelques meubles. Une maison entière, architecture comprise, ou un lieu de culte pourraient faire partie de mes envies. Je suis aussi illustrateur, je viens de faire la couverture pour la ré-édition en livre de poche du « parfum » de patrick süskind. Un autre livre est en préparation avec patrick mauriès à londres. J’irai enfin bientôt je pense vers la peinture, la céramique, et d’autres « installations » pourquoi pas.
Est ce que finalement vous n’exprimez pas mieux votre créativité dans d’autres domaines que la mode ?
La mode n’est arrivée dans ma vie que parce que le projet de dessiner des costumes pour la scène ne s’est pas réalisée tout de suite. C’étaient les années 80 et la mode était loin du minimalisme ou du passe-muraille, c’était une période excentrique, théâtrale, opératique, les vêtements avaient des airs de costumes, on jouait des rôles. Je crois même que la haute-couture de ce temps était plus extravagante que ce que l’on voyait sur la scène des théâtres. De toutes façons ma passion, mon moteur depuis toujours, a été d’échapper à la banalité, à l’ennui. Enfant je recomposais en imagination tout ce qui m’entourait, le mobilier, les rues, l’allure des gens, la vie en général, que je retraduisais à ma manière jusque dans le moindre détail, le moindre accessoire. C’est ainsi que tout me parle et mérite attention ; le champs du design est infini. Disons que je m’exprime aussi bien là que j’ai pu le faire dans la mode
Vous avez déclaré ne pas vouloir vous éloigner du milieu de la mode et vous avez réalisé une collection hommage à Elsa Schiaparelli, collaboré avec Petit Bateau. L’idée d’un « retour » dans la mode vous titille t elle parfois ?
Je ne me souviens pas avoir exprimé le souhait de ne pas m’éloigner du milieu de la mode, dont de toutes façons je ne me suis jamais senti, à tort ou à raison, si proche que ça. Peu m’importe. Ou peut-être l’ai-je dit lorsque j’étais encore couturier et ne souhaitais traiter, en matière de licences, produits, etc que ce qui se rapportait à la mode, au vêtement. Je devais vouloir dire que je ne voulais pas faire de chocolats ! Le milieu de la mode je le connais, j’en fais partie, je l’apprécie comme ceux qui ont cessé de fumer apprécient l’odeur du tabac, de la fumée, j’imagine. J’ai encore un pied dans cet univers, qui m’intéressera toujours, c’est sûr, ne serait-ce qu’en tant que consommateur, spectateur, amateur. Non, l’idée d’un retour ne me titille pas. Mais on ne sait jamais de quoi la vie est faite, je ne dis non à rien.
Justement, que pensez vous du monde de la mode en 2015 ?
Le milieu a bien sur changé, comme tout le reste, depuis la fin des années 70, c’est la vie, heureusement. Les grands groupes, la mondialisation, les réseaux sociaux, « la mode à la mode », les enseignes comme h&m, la vente en ligne, tout cela a transfiguré l’univers de la mode et de la couture. Mais contrairement à ce que l’on pourrait penser ce n’est pas au détriment de la créativité, au contraire. La génération montante arrive avec ses propres inspirations, approches, envies, certes teintées de nostalgies 80/90 comme nos années 80 étaient inspirées par les années 40. Mais je trouve qu’il y a un nouveau souffle qui parle vraiment de notre époque,
La mode n’est elle pas devenue prisonnière d’un système marketing et commercial ? Qui nuit peut être à sa créativité ?
Il est vrai que la rue est loin de ressembler aux podiums des fashion weeks dont les contenus sont réservé à des sphères à a l’air raréfié, ou simplement aux photos des magazines, avant de se retrouver imités, rendus plus portables avec intelligence par les grandes enseignes que l’on connaît. Mais c’est vrai, même à paris la rue est uniformisée, les crises sont passées par là. J’ai toujours pensé que la mode était une manière de se différencier de son voisin mais apparemment pour la plupart des gens c’est une façon de ressembler à tous les autres, de se fondre dans le moule. Mais il semble que cela aussi se réveille un peu, que la couleur et l’imprimé fassent à nouveau leur apparition dans cette marée noire. La mode est peut-être devenue un spectacle que l’on ne consomme pas. C’est le sport, l’utilitaire, le confort qui dirige le choix des consommateurs, en tenue de plage l’été dans les rues de toutes les villes du monde ou harnachés comme des randonneurs, ou en tenue de sport d’hiver quand il fait froid.
Votre ancienne maison, Christian Lacroix, existe toujours. Que ressentez vous quand vous voyez un produit, une création, qui porte le nom Christian Lacroix mais qui n’est pas de vous ?
La maison Lacroix existe toujours à travers quelques licences davantage tournées vers la décoration que vers la mode. je n’ai aucun lien avec elle mais mon nom lui appartient et les produits que je vois parfois passer me semblent le plus souvent familiers, créés à partir des collections anciennes et des milliers de documents d’archives amassés pendant 22 ans.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s